Le 13 avril, date tragique de l’histoire du Liban

Le 13 avril 1975 est connu par tous comme étant le point de départ de la guerre civile au Liban. Mais il y a aussi un autre 13 avril qui a marqué l’histoire du Liban et qui est malheureusement ignoré par la grande partie des libanais. Le 13 avril 1635, le fondateur du Liban moderne est exécuté à Istanbul. 

Peut-on dresser un parallèle entre ces deux dates?

Bahjat Rizk, attaché culturel du Liban auprès de l’Unesco, y répond par la positive dans un article publié le 14 avril 2011 dans l’Orient-Le Jour. 

« Le 13 avril est associé, depuis 1975, au début de la guerre libanaise, mais c’est également, presque trois siècles et demi avant, la date de l’exécution, avec trois de ses fils, à Istanbul, de Fakhreddine II, émir régent du Mont-Liban et fondateur du Liban moderne. L’émir Fakhreddine II (6 août 1572-13 avril 1635), qui gouverna le Mont-Liban durant près d’un demi-siècle (1590-1635), est le plus à même de remplir le rôle de père de la nation. Il se situe dans la continuité historique et géographique de l’émirat du Mont-Liban qui s’étendit de 1516 à 1842, couvrant les deux dynasties des Maan (six émirs, de 1516 à 1697) et des Chehab (huit émirs, de 1697 à 1842), au sein du vaste Empire ottoman, qui régna durant quatre siècles au Proche-Orient (1516-1918), avant que soit constitué en 1920 le Grand Liban dans ses frontières actuelles. Deux grandes figures ont marqué, à deux siècles d’intervalle, chacune durant un demi-siècle, l’histoire du Mont-Liban : Fakhreddine II Maan (1590-1635) et Béchir II Chehab (1789-1840).

Dans un ouvrage collectif, Histoire du Liban, des origines au XXe siècle (2006, éd. Philippe Rey), l’ambassadeur historien Boutros Dib consacre deux longs chapitres aux débuts de l’émirat maanide (1516-1590) et surtout au règne de Fakhreddine II. Il relève dans le bilan (page 372) que pour « la première fois, la Montagne, la côte et la Békaa ont été groupées, sous une même autorité de nature politique, en entité propre». Sa domination s’étendait d’Antioche au Nord jusqu’à Palmyre à l’Est et Safad au Sud). Par ailleurs, ses sujets chrétiens étaient presque les seuls au sein de l’Empire ottoman, remarque Fermanel, un voyageur français de l’époque, à pouvoir faire sonner les cloches de leurs églises. Il fut le premier également à créer des imprimeries au Levant (1610) au monastère Saint-Antoine, à Kozhaya, qui pouvaient produire des textes en arabe, syriaque, persan et copte. Il refusa toute discrimination et créa le Liban légal et moral. Il fut lié à la Porte par des rapports de vassalité directe et obtint, par ses conquêtes, du sultan Mourad IV le titre de sultan du continent (sultan el-Barr).Il conclut un traité avec Florence (où il s’exila, contraint, de 1613 à 1618) et il négocia avec l’Espagne, la France, les Chevaliers de Malte. Les historiens Josette Saleh et Marcel Sioufi le décrivent dans leur magnifique ouvrage Les 6001 jours du Liban (éd. Édouard Privat, 1974) et relèvent que « Fakhreddine avait bâti les  fondements mêmes d’un Liban indépendant. » Kamal Salibi, Philip Hitti et Fouad Boustany le citent dans leurs ouvrages sur le Liban moderne et Michel Chebli lui consacre un livre (Fakhreddine II Maan, prince du Liban, Imprimerie catholique). L’ambassadeur historien Adel Ismaïl, dans Le Liban, histoire d’un peuple (Dar el-Makchouf, 1965), énumère les caractéristiques de son règne : unité nationale, ouverture sur l’Occident, tolérance religieuse, essai de modernisation (travaux publics et urbanisme), commerce, prospérité économique du Liban et son indépendance. L’émir Fakhreddine II a eu toutefois une fin tragique. Il perdit son fils aîné Ali et son frère unique Younès sur le champ de bataille (1633), puis son fils cadet Hassan, assassiné par le pacha de Damas. Après son grand-père Fakhreddine Ier, fondateur de la dynastie, assassiné en 1544, et son père Korkmaz, assassiné en 1584, il fut lui- même exécuté avec trois de ses fils : Mansour, Haïdar et Bouluk, le 13 avril 1635, à Istanbul. Son dernier fils, Hussein (13 ans), lui survécut, mais devint chambellan à la cour ottomane. Son neveu Melhem lui succéda (1635-1658) puis les deux fils de ce dernier : Korkmaz II, assassiné à 15 ans en 1662 par le pacha albanais wali de Saïda, et Ahmad, mort sans descendance mâle en 1697.

La deuxième dynastie des Chehab (alliée par des attaches multiples, sur des générations, aux Maan) gouvernera la Montagne libanaise durant 140 ans (1697-1842), avec un temps d’apothéose durant le règne de Béchir II le grand (1789-1840), bâtisseur du palais de Beiteddine et qui renforça, à l’instar de Fakhreddine II le grand (1590-1635), l’identité et l’indépendance du Liban avant la chute de l’Empire ottoman (1860-1918) et la création, du Grand Liban.

Cette prise de conscience de l’entité libanaise spécifique, multicommunautaire, ouverte sur l’Orient et l’Occident, à la fois traditionaliste et libérale, où les libertés individuelles passent par les libertés des groupes, dans un ciment d’unité nationale et un projet commun, d’indépendance farouche, a forgé l’identité libanaise. Dans son dernier brillant ouvrage, intitulé Rupture identitaire et roman familial (Orizons, Paris 2011), le penseur et poète libanais Jad Hatem se penche sur le lien philosophique étroit entre les deux. Nous pouvons par extension, à l’instar de Michelet, l’auteur de référence de l’Histoire de France, l’étendre au roman national.

Entre le 13 avril 1635, date de l’exécution du père de la nation libanaise, et le 13 avril 1975, date de l’éclatement provisoire de l’entité libanaise, il y a un fil conducteur, c’est celui d’une nation, qui est forte dans sa solidarité, et extrêmement fragile et fragmentaire dans ses luttes intestines et ses interférences externes. Le retour à cette expérience pionnière de presque cinq siècles pourrait nous inscrire à nouveau dans une réalité riche, authentique, durable, indéniable, fédératrice et continue. »

                                                                                                           Bahjat RIZK

3 réflexions sur “Le 13 avril, date tragique de l’histoire du Liban

  1. Merci de votre interet pour mon livre. Sujet interessant: dans quelle mesure Fakhr ad-Din aurait souscrit a la denomination « Emir du Liban »? de son vivant on l’appelait plutot « Emir des Druses » [sic]. Kamal Salibi le cite, certes, mais pour dire qu’il n’etait pas Emir d’un Liban tel que nous le concevons, mais un « local strongman ». Voir son « House of Many Mansions: the History of Lebanon R
    econsidered ». En tout cas le sous-titre du mien se refere seulement a l’exil italien, ou il n’a passe que 5 ans d’une longue vie. moi aussi j’ai note la concordance de cette date funeste et sympathise avec votre point de vue, tres bien exprime. Ted Gorton

  2. merci pour votre commentaire.
    De Nerval dans Voyage en Orient, écrit de Fakardin qu’il était « prince des druzes » et en même temps il parle tout au long de son livre des « Emirs du Liban », il y a donc une ambiguïté de langage.

    Cette question autour de Fakhredinn me fait penser au débat qu’on avait eu avec un professeur autour de Clovis étant donné que l’on considère comme étant un roi de France alors que pendant tout son règne il était « roi des francs ». la dénomination « roi de France » n’arrivera que bien plus tard (vers le XII siècle)

    Dans les faits, Fakhredinn était véritablement Emir de la montagne libanaise et il est mort non pas parce qu’il était prince des druzes mais pour d’autres raisons.

    En tout cas, je voudrais vous remercier d’avoir écrit un livre sur Fakhredinn lors de son exil italien; histoire qui n’est pas véritablement connue au Liban.

  3. je suis entierement d’accord avec vous sur tous les points ci-dessus. si vous ne les connaissez pas deja, je vous recommande les diverses etudes de Abdul Rahman Abu Husayn, eleve de Kamal Salibi. Il met en cause l’existence meme de « Fakhr ad-din I » et surtout l’idee que le Sultan ait pu le nommer « Sultan al-Barr ». Le Patriarche Istfan al-Doueihi (ta’rikh al-azmina) a utilise beaucoup d’imagination pour justifier d’une continuite dynastique, et ceux qui se sont bases sur ce travail n’ont pas toujours ete assez critiques, d’ou des erreurs et affirmations sans fondements qui se sont propagees jusqu’a nos jours. La carriere de Fakhr ad-Din (II, si vous voulez) est assez impressionante pour que sa remommee puisse se passer des arguments anachroniques et interesses de ceux qui l’ont suivi, meme de pres…

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