La politique éternelle des grands émirs du Liban

Analyse succincte de la « politique éternelle des grands émirs du Liban » à la lumière de passages du récit Voyage en orient (1851) de Gérard de Nerval   

Ces quelques lignes ci-dessous s’efforceront d’offrir un résumé des caractéristiques de la politique des émirs qui ont bâti la nation libanaise (1).

« Le Liban tire aussi son nom de ce mot leben, et le doit à la blancheur des neiges qui couvrent ses montagnes, et que les Arabes, au travers des sables enflammés du désert, rêvent de loin comme le lait, — comme la vie! ». Ce passage de l’ouvrage de Gérard de Nerval montre à merveille la singularité géographique du Liban par rapport aux autres pays arabes. Singularité géographique – montagne refuge – qui peut sans doute expliquer les autres singularités existantes au sein du Liban et notamment la coexistence d’un certain nombre de confessions religieuses.

L’autre singularité libanaise est cette curiosité dévorante de vouloir connaître la religion d’autrui :

                Un Druse et un Maronite qui faisaient route ensemble s’étaient demandé : « Mais quelle est donc la religion de notre souverain? — Il est Druse, disait l’un. — Il est chrétien, disait l’autre. »Un métuali (sectaire musulman) qui passait est choisi pour arbitre, et n’hésite pas à répondre : «Il est Turc.» Ces braves gens, plus irrésolus que jamais, conviennent d’aller chez l’émir lui demander de les mettre d’accord. L’émir (..) les reçut fort bien, et une fois au courant de leur querelle, dit en se tournant vers son vizir : «Voilà des gens bien curieux ! qu’on leur tranche la tête à tous les trois ! » (..) on peut y reconnaître la politique éternelle des grands émirs du Liban. Il est très-vrai que leur palais contient une église, une mosquée et un khalouè (temple druse). Ce fut longtemps le triomphe de leur politique, et c’en est peut-être devenu l’écueil. 

Gérard de Nerval encense la politique éternelle des émirs :

 La grande pensée de l’émir Fakherldin (..) avait été de mélanger les populations et d’effacer les préjugés de race et de religion 

 Malgré les pressions ottomanes :

En suscitant des querelles dans les villages mixtes, on croit avoir prouvé la nécessité d’une entière séparation entre les deux races, autrefois unies et solidaires. Le travail qui se fait en ce moment dans le Liban sous couleur de pacification consiste à opérer l’échange des propriétés qu’ont les Druses dans les cantons chrétiens contre celles qu’ont les chrétiens dans les cantons druses.

L’auteur conclut que :

ces peuples s’estiment entre eux plus qu’on ne croit, et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis.

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Tout au long de la guerre civile (1975-1990) qui frappa le Liban, de nombreux hommes et femmes avait gardé cette politique comme doctrine en faisant prévaloir l’intérêt du Liban sur tout autre intérêt. Raymond Eddé  était le plus fidèle lieutenant de cette pensée, il représentait pendant cette période trouble, la « conscience nationale ».  Mort en 2000, en exil à Paris, il n’a pas pu voir son pays libéré du joug du régime baasiste mais il a laissé derrière lui une autre singularité libanaise qui est de toujours garder espoir en l’avenir et de rêver à un Liban libre et indépendant, comme en atteste sa célèbre réponse aux journalistes français le questionnant sur un éventuel dépècement du Liban : « le Liban, en tant que nation , a un passé, donc un avenir. » (2)

(1)Les émirs libanais  proviennent de la dynastie des Maan ( 1119 – 1697) puis de celle des Chéhab (1697-1840). Pour donner un ordre d’idée, Fakhreddine Ier, de la dynastie des Maan, accède au pouvoir en 1518 et prend comme fief Deir el Qamar qui deviendra dès lors la Cité des émirs. La dynastie des Chéhab remplacera les Maan à la toute fin du XVII siècle. Le règne des émirs libanais s’arrêtera à la moitié du XIX siècle.

(2) http://www.ina.fr/politique/elections/video/CAC89011206/liban-raymond-edde-presidentiable.fr.html